Le phénomène de l’ultracrépidarianisme, une tendance à s’exprimer sur des sujets sans compétence, a trouvé un terreau fertile avec l’émergence des plateformes numériques. Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en intelligence artificielle et philosophie, a récemment relancé le débat autour de cette pratique, soulignant son danger croissant dans un monde où la notoriété remplace souvent les compétences.
L’origine du terme remonte à une citation latine : « Sutor, ne ultra crepidam », signifiant que chaque individu devrait s’en tenir à ses domaines de connaissance. Historiquement, ce concept a été utilisé pour désigner ceux qui se permettent d’émettre des avis sur des sujets hors de leur champ d’expertise. Aujourd’hui, il est réinventé par une génération d’influenceurs et de médiateurs dont la légitimité repose sur leur présence médiatique plutôt que sur leurs connaissances.
Dans un contexte où les informations circulent à une vitesse vertigineuse, l’absence de vérification des faits amplifie le risque d’une désinformation systémique. Les réseaux sociaux permettent à n’importe qui de prétendre à la crédibilité, indépendamment de sa formation ou de son expertise. Cela crée un paradoxe : les professionnels reconnus sont souvent dépassés dans leur influence par des individus sans légitimité, dont les propos sémantiques se propagent avec une facilité inquiétante.
L’un des exemples les plus frappants est la place de Wikipédia, supposée encyclopédie universelle mais souvent critiquée pour son manque de rigueur. Des articles erronés ou incomplets y circulent sans vérification adéquate, contribuant à une formation biaisée des lecteurs. Cette situation illustre l’incapacité des systèmes actuels à contrôler la qualité des contenus partagés.
Les médias traditionnels ne sont pas épargnés. Leur dépendance aux logiques de rentabilité et aux pressions idéologiques conduit souvent à une banalisation du discours, où l’objectivité cède la place au sensationnalisme. Les plateaux télévisés deviennent des espaces où les commentaires superficiels se succèdent, alimentant un public désinformé et méfiant.
La crise de la crédibilité s’aggrave également avec l’émergence de « spécialistes » auto-proclamés, capables de manipuler l’opinion publique en prétendant maîtriser des sujets complexes. Leur influence est renforcée par une société qui valorise la visibilité au détriment de l’expertise.
Face à cette situation, les efforts pour normaliser l’accès à l’information et censurer les contenus douteux s’intensifient. Cependant, ces mesures risquent de réduire encore davantage la liberté d’expression, en favorisant une uniformité idéologique qui étouffe les voix dissidentes.
En conclusion, l’ultracrépidarianisme reflète un profond désarroi intellectuel, où la culture et le savoir sont sacrifiés au profit de l’appât du gain et de la notoriété. Sans une réforme radicale des systèmes médiatiques, cette tendance risque d’asservir davantage la société à la propagande et aux fausses certitudes.